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Les mots au coin des lèvres

L'écriture et l'amour procèdent de la même tension, de la même joie, de la même perdition.

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Mercredi (18/08/04)

Chapitre 3 : Un ange

Drrrrr ! Drrrrrrrrr ! C’est la sonnerie que téléphone qui l’a réveillée. Il devait être environ midi. Maxime était assis à la table du salon, un livre de coloriage ouvert devant lui. Il semblait loin, très loin dans ses pensées. Cela n’avait rien de surprenant. Depuis tout petit, il lui arrivait parfois de sombrer dans de longs rêves éveillés. Il pouvait rester silencieux plusieurs heures durant, jouant une petite histoire dans sa tête. Elle avait appris à respecter ses silences, avec le temps…


« Allô »

« Bonjour. J’espère que je ne te réveille pas »

     « Non, pas du tout… Enfin, je me reposais un peu »

« Je suis désolé. J’avais tellement envie d’entendre ta voix, je n’ai pas pu résister plus longtemps. Si je te disais que je suis posté à côté de mon téléphone depuis 7 heures ce matin, tu me pardonnerais de t’avoir réveillée à midi ? »


Elle ne savait pas quoi répondre. Elle avait imaginé ce moment toute la nuit et maintenant qu’il était là, à l’autre bout du fil, elle se sentait idiote, et terriblement gênée. Il semblait si sûr de lui qu’elle ne savait pas comment réagir. Elle hésitait entre sauter de joie, ou se retrancher dans sa traditionnelle peur de l’inconnu. Maxime la regardait d’un air interrogateur. Finalement, c’est la joie qui a pris le dessus.

           

« Bien sûr que je vous… que je te pardonne »


« Merci »

Dans sa voix, il croyait avoir entendu son sourire. Bien sûr, un sourire ne s’entend pas, mais il avait toujours eu l’impression que la voix variait en fonction de l’humeur. Sa voix était si douce qu’elle ne pouvait que sourire. Il l’imaginait, encore en pyjama, le combiné à la main. Est-elle assise ou debout ? Et ses cheveux, est-ce qu’elle les a laissés tomber en cascade sur ses épaules ? Il fermait les yeux et se rafraîchissait du son de sa voix.

           

« Je t’appelle parce que… Tu penses qu’on pourrait se revoir ? »


« Vraiment ? »

« On pourrait prendre un verre, ou marcher un petit moment, tu vois… »

« Ce serait parfait »« J’en serais très heureuse »

« Oui. J’ai très envie de te revoir. De parler un peu avec toi »

Maxime s’est levé d’un bond et est allé s’enfermer dans sa chambre. Il avait toujours était jaloux des hommes qui approchaient sa mère de trop près. Jusqu’ici, depuis son père, elle avait toujours refusé les invitations. Elle s’était consacrée totalement à lui. Mais maintenant… maintenant qu’il avait vu son regard fondre de bonheur quand elle avait entendu la voix de cette homme qu’il devinait être le type du train, il savait que ce ne serait plus pareil

            

J’éloignais le téléphone de mon visage comme pour reprendre un peu d’air et j’essayais de me relever, mais sans succès. Elle avait dit oui. Elle avait même précisé qu’elle avait envie de me revoir. Je n’arrivais pas à y croire. Je n’avais pas fermé l’œil de la nuit, les pensées perdues, bloquées sur la dernière image de ses yeux que j’avais pu enregistrer avant qu’elle ne me tourne le dos et ne parte. J’avais tellement lu et relu son numéro de téléphone pour me persuadé que c’était bien réel que le papier était tout déchiré. Heureusement, je le connaissais par cœur. Peut-on encore aimer lorsque l’on a déjà cru mourir par amour ? Oui, maintenant je sais que oui. En tous cas, si ce n’est pas de l’amour, ça y ressemble fort.

            

            Mourir par amour. C’est bizarre, mourir et amour ont presque les mêmes lettres. Et pourtant, ce sont deux mots totalement opposés. La seule fois où ils se sont rejoints dans mon cœur, c’était le jour où tu es parti. Tu m’avais prévenu quelques jours avant que tu avais décidé de partir en Amérique, de devenir mannequin et de tout recommencer à zéro. Tu ne m’as pas demandé de venir avec toi et, de toutes façons, je ne suis pas sûr que je serais venu. Les longs voyages me font peur… Je m’en souviens comme si c’était hier. Un hier bien morne et triste, mais hier quand même. Je t’avais demandé pourquoi tu faisais ça, pourquoi tu me quittais comme ça, sans un mot, alors que depuis que j’avais 7 ans, il était devenu clair pour moi que nous finirions notre vie ensemble. J’avais la voix tremblante et les larmes aux yeux en te demandant ça. Moi qui ne pleure jamais. Et toi, tu m’avais répondu calmement que « ça » c’était la réalisation de tes rêves, et que tu ne voulais pas finir comme tes parents, qui ont vécu toute leur vie dans une petite maison de ranger, à s’escrimer au travail pour joindre les deux bouts en fin de mois. Aujourd’hui, je comprends ce besoin de liberté, mais ce jour là, j’ai vraiment eu l’impression que tu m’arrachais le cœur. Tu le mettais dans tes valises et tu le prenais avec toi, mon cœur, parce qu’il serait toujours tout à toi.

Et tu es partie, sans te retourner. Tu m’as envoyé une lettre quelques jours plus tard. Une lettre d’amour. Tu t’excusais, tu m’aimais, mais tu avais besoin de partir, de respirer un autre air. J’ai essayé de te répondre, mais je n’y arrivais pas. Je noircissais des feuilles, je raturais, je recommençais, je diluais l’encre de mes larmes et je laisser l’encre bleue couler et former des taches étoilées. Je regardais les mots disparaître comme toi tu avais disparu…

            

Je me demande ce que tu dirais, si je t’écrivais que je suis amoureux. Je me demande si tu serais heureuse pour moi, ou si tu ressentirais encore cette colère qui te montais quand, avant, une jolie fille venait me parler. Je pense que je préfèrerais que tu te fâches, juste pour me prouver que tu m’aimes encore et que tu ne m’as pas oublié. Je t’aime encore. Je ne t’ai pas oubliée, moi. D’ailleurs tu t’en doutes. Je t’écris encore régulièrement, une dizaine de lettres par an. Tu ne m’as pas répondu depuis Noël dernier, je me suis fait une raison. Je suppose que tu as rencontré quelqu’un, que tu es heureuse. Hier matin encore, en t’imaginant dans les bras d’un autre, j’aurais eu envie de monter dans le premier avion pour venir t’en arracher, mais aujourd’hui, j’espère simplement que ce sera bientôt mon tour, de trouver d’autres bras dans lesquels m’abandonner.

            

Hier soir, en rentrant de la gare, je suis passé par le parc. Je marchais droit devant moi, sans me soucier des secondes qui s’égrenaient, ni de l’endroit vers lesquels mes pas me portaient. Ce n’est qu’en voyant les peupliers qui bordent l’allée centrale que j’ai eu envie de revoir notre arbre. Tu te souviens ? Le troisième à partir de la poubelle, vers le milieu de l’allée. Je me demande si tu t’en souviens. Je m’y suis arrêté un moment. Nos initiales y sont encore parfaitement gravées. Entourées d’un cœur, évidemment. J’avais gravé les initiales, et toi le cœur. Puis on s’était assis au pied de l’arbre et tu t’étais blottie dans mes bras. On était restés là pendant des heures, jusqu’à la tombée de la nuit, sans rien dire. J’écoutais ton souffle, je le sentais dans mon cou, et ça suffisait à me rendre heureux…

            

C’est deux ans plus tard, jour pour jour, que tu es partie. Tu me l’as annoncé au pied de ce même arbre. Notre arbre. Depuis, mes soirées sont devenues mornes, mes journées vides de sens. Jusqu’à hier.

            

8 Avril, Adam

 

Ma Laurie,

            

Je n’ai pas reçu de nouvelles de toi depuis quelques temps déjà. Tes lettres me manquent. Non, ne t’inquiète pas, je ne vais pas retomber dans le mélodrame de notre rupture, c’est juste que j’aime te savoir heureuse et en bonne santé. Comment vas-tu ? Bien je suppose… Tu as toujours eu le don de tout relativiser et d’aller bien dans toutes les situations. Je suis retourné près de notre arbre, hier. Je passais par hasard dans le parc, et j’ai voulu voir si notre gravure de choc tenait le coup. Apparemment, elle est bien enracinée dans l’arbre, toujours là malgré les années. Je me suis toujours demandé pourquoi tu ne l’avais pas effacée, quand tu es partie. Enfin, on ne changera pas l’histoire, alors je ferais mieux de laisser mes souvenirs de côté.
          
Tu sais, parfois tout va bien, et parfois tout va mal. Pour l’instant ça va plutôt bien. Mieux que ça n’a jamais été depuis ton départ, même. Je ne sais pas si ça va te faire plaisir, mais je suppose que oui : J’ai rencontré quelqu’un. Elle s’appelle Carla. Elle est belle comme un ange. En fait non, je crois que c’est un ange, venu tout droit du ciel sur un grand oiseau blanc. Qu’est ce que je raconte, les anges n’ont pas besoin de louer un oiseau pour voler, ils ont des ailes. Elle te ressemble un peu. Les mêmes yeux d’un bleu si clair qu’on croirait pouvoir se noyer dedans, la même blondeur pâle dans les cheveux. Et en même temps, elle est tellement différente de la jeune fille que tu étais encore quand on s’est quittés. Elle a 28 ans, et un petit garçon adorable.
           
Je ne sais même pas pourquoi je te raconte tout ça. Pour exorciser mes démons sans doutes, pour me prouver un peu à moi même que je peux passer à autre chose. Quoique ‘passer à autre chose’ ne soit pas vraiment l’expression adéquate. Parce que je ne t’oublierais jamais. Mais je pense que je l’aime… aussi.
          
Laurie, répond moi, que je sache au moins que tu vas bien. Je t’embrasse

            

Adam

 

Je t'ai encore envoyé une lettre. Je te parle d'elle. D'elle et de ce que je ressens pour elle. Je ne sais pas encore très bien ce que j'espère de ces quelques phrases couchées sur un bout de papier. Peut être que tu te manifestes, que tu me dises, que maintenant que tu  sais que je refais ma vie, tu te rends compte que tu m'aimes encore, que ça t'a fait tellement mal de savoir que j'avais rencontré quelqu'un d'autre. Ou alors, peut être que j'espère simplement que ton silence continuera, un peu comme un accord tacite qui dirait que ça y est, je peux recommencer à vivre, tout est bel et bien fini entre nous.

          

Ecrit par BubbleGum, à 21:47 dans la rubrique "Comme un roman - 1" - Mise à jour : Jeudi 19 Août 2004, 11:40.

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Samedi (14/08/04)

chapitre 2 : Touch me

Adam. Rien qu’à faire résonner son nom dans ma tête, je me sens bien. La première fois que je l’ai vu, c’était il y a à peine quelques heures, dans une gare pourrie. Pourtant, déjà, son nom est ancré dans mon cœur. Adam. Mais il n’a que vingt ans. Cet âge décourageant ou l’on croit encore que tout est possible. Tant de probabilités et tant d’illusions. Tant de coups à prendre dans la figure aussi. Lui, il donne l’impression que la vie ne lui a jamais rien fait, alors que quand on l’écoute parler d’elle, c’est tout le contraire qu’on ressent. Il semble souffrir encore aujourd’hui. C’est tellement beau de l’entendre raconter leur histoire d’amour au présent. Parce que quand il parle d’eux, il dit encore nous. J’en serais presque jalouse. Jalouse d’elle…

 

            Tout à l’heure, dans le train, je mourrais d’envie qu’il me prenne dans ses bras. J’aurais tellement voulu sentir la chaleur de sa peau contre la mienne, la douceur de ses lèvres. Mais c’était trop tôt. Trop rapide pour nous, et sans doutes aussi trop tôt pour lui qui n’a pas encore tourné la page sur son passé. Alors je me suis contentée de le regarder pendant qu’il rêvassait. Il est beau.

 

            Je n’avais rien vu venir et mon cœur s’était déglingué sur un quai de gare. Je n’arrivais pas à y croire.

 

            Il est tellement différent de Benoît. Je ne le connais pas du tout, et pourtant, ce pincement au plus profond de mon être, je ne sais que trop bien ce qu’il veut dire. Benoît aussi m’avait fait cet effet, au début. Le cœur qui s’emballe, les mains moites, et surtout, le silence. Je n’osais rien dire en sa présence, même en m’y poussant de toutes mes forces. La peur de le décevoir sans doutes. Avec Adam, c’est pareil, mais en plus fort encore. C’est comme si j’avais trouvé mon âme sœur. Comme si nos âmes s’étaient cherchées longtemps avant de se rencontrer enfin, dans ce train. Est-ce qu’il ressent la même chose ? J’espère que oui. Il m’a promis de me montrer la Seine, une nuit. C’est tellement beau, la Seine en pleine nuit, selon lui. Je ne peux que l’imaginer, je n’ai jamais osé m’aventurer si loin de chez moi après le coucher du soleil. J’ai toujours été peureuse.

 

            Mon âme sœur. Je me méfie de ce mot, comme du coup de foudre. Je n’y crois pas. L’amour ne foudroie pas, il se construit jour après jour. Alors, si mon amour pour lui doit encore grandir et se construire, pourquoi ce pincement au cœur, cette envie que j’avais de me jeter dans ses bras ? Croirais-je soudain que le coup de foudre est possible ? Pourquoi pas…

 

            Mais tout de même, est il imaginable que deux âmes soient faites l’une pour l’autre, sans équivoque possible ? Non, je pense qu’on peut aimer plusieurs personnes dans une vie, même si ce sentiment de fusion total n’arrive qu’une seule fois. L’impression que je n’aimerais plus que lui et que je ne serais plus aimée que par lui. Qu’il sera mon seul amour et que rien ne pourra changer tout cela..

 

            Puis elle a repensé à Benoît et aussitôt, elle a regretté tout ce délire. Elle avait déjà été aimée, elle avait déjà aimé, bien sûr. Benoît était le père de son enfant, son premier amour. Et même si ça avait été une erreur, elle devait l’avouer ; elle avait déjà ressenti ce petit frisson, au creux de son estomac.

 

            Elle posa sa main sur celle de Maxime endormi et en caressa doucement la paume. La grande horloge accrochée au mur de la chambre marquait 8 heures du matin, et elle n’avait pas encore fermé l’œil.

Bubblegum

Ecrit par BubbleGum, à 17:27 dans la rubrique "Comme un roman - 1".

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Mardi (10/08/04)

Chapitre 1 : Un voyage comme les autres

Les paysages passent, se suivent et se ressemblent ; des champs, des arbres et des usines. Encore et toujours des champs, des arbres et des usines. Pour peu, on aurait vraiment l’impression de tourner en rond.

            Deux heures maintenant que je regarde filer le décor, sans détacher mes yeux de cette fenêtre. Deux heures qui m’en paraissent être dix tellement c’est monotone et gris.

            Pour la première fois depuis que je me suis assis ici, sur cette banquette orange dont le cuir vieilli est déchiré par endroits, je lève la tête et regarde un peu autour de moi. Il n’y a que trois autres personnes dans ce petit compartiment du train Bruxelles-Paris.

            Une vieille grosse dame dort. Plusieurs siècles semblent peser sur elle tellement son corps est flasque et ridé. Elle ronfle. On dirait qu’elle rêve, un léger sourire au coin des lèvres. Elle porte une vieille robe bleue, trop petite pour elle, et rafistolée au niveau des genoux, contraste flagrant avec les dizaines de colliers, bagues et bracelets qu’elle a mis, tous plus clinquant et extravagants les uns que les autres. Je la trouve touchante… sans trop savoir pourquoi. Peut-être ce petit sourire timide au coin des lèvres, où ce désir de cacher sa pauvreté sous une couche dorée. Elle a l’air heureuse, en tous cas… pas comme cet homme en complet noir, l’air sévère et le nez plongé dans le « financial times » . Je déteste ces hommes d’affaires typiques, persuadés d’être des gens bien comme il faut, et regardant le monde de haut.

 

            Enfin, quelques sièges plus loin, une jeune maman et son rejeton. Elle semble si calme, si sereine, son enfant tout blotti contre elle. Nos regards se croisent, l’espace d’un instant, et je détourne les yeux.

            Cette femme me trouble

            Il fait noir, maintenant, dehors, et les lumières du train se sont allumées. Impossible désormais de se concentrer sur la succession des paysages. C’est une nuit sans étoiles. Une nuit noire et triste.

            Je sors de mon sac un bloc de feuilles et un crayon, et machinalement, esquisse ton visage sur ma feuille.

            Le train s’arrête. Gare de Roubaix

            « Mesdames et messieurs, en raison d’un problème technique, nous sommes forcés de nous arrêter une heure ou deux. Nous nous excusons du désagrément causé et vous informons que la cafétéria de la gare réouvrira ses portes dans quelques minutes, pour les passagers qui désireraient aller se déshydrater. »

            Pfff… Quelle poisse ! Et moi qui espérais arriver à Paris avant minuit, c’est foutu ! Avec un énervement visible, je range mon sac et je me lève. L’homme d’affaire et la jeune femme sont déjà descendus. Il ne reste que la grosse vieille dame, toujours endormie. Un instant, j’ai pensé faire demi-tour et la réveiller pour la prévenir que nous resterions quelques heures à Roubaix, mais finalement, j’ai continué à marcher, et je suis descendu du train.

            Dans les couloirs qui mènent au hall de gare, j’entends une voix. Une belle voix, douce et féminine. Je suis de nature très curieuse, tu me le répétais souvent et, aujourd’hui encore, je ne peux m’empêcher d’écouter. Elle semble pleurer. Au tournant, je l’aperçois. C’est la jeune femme du train. Elle me tourne le dos mais je peux voir les sursauts de ses épaules, certainement à cause des larmes. Elle porte un jeans, des bottes beiges et une veste en daim brun. Elle est belle. Elle te ressemble un peu.

            « Mais comment peux-tu dire ça ? Tu devais garder Maxime ce week-end. Tu sais bien que j’ai un entretient d’embauche… Tu ne peux pas me faire ça, Benoît, Maxime attend de te voir depuis trop longtemps déjà… Il… »

            Elle s’était retournée, les yeux rougis de larmes, m’avait vu et instinctivement, elle s’était tue. Elle me regardait, je lui souriais d’un petit air confus.
            Le petit garçon, Maxime, je suppose, commençait à s’impatienter et à tirer rageusement sur la veste de sa mère.

 

            « Maman, mamaaaaaan ! J’ai faim ! J’ai froid ! Mamaaan ! ».

            Elle était encore plus belle maintenant, les cheveux détachés et les yeux bouffis. Sans réfléchir, je me suis avancé vers elle et j’ai pris Maxime par la main. Je lui ai dit de ne pas s’inquiéter, que j’emmenais le petit manger quelque chose à la cafétéria, qu’elle pouvait prendre son temps. Elle a posé la main sur le combiné et m’a murmuré un « merci » presque inaudible, puis elle nous a tourné le dos et a repris sa conversation. Je l’ai encore regardée quelques secondes, me demandant qui était ce ‘Benoît’ avec qui elle parlait. Certainement le père de Maxime.

           

            Il a commandé un sandwich au jambon. Il était mignon avec sa petite mèche rebelle, ses boucles blondes et ses grands yeux bleus. Il ressemblait à sa mère… Il aurait pu ressembler à notre enfant, à celui qu’on aurait dû avoir.

            J’étais encore plongé dans mes pensées, enfoui dans mes souvenirs de toi, lorsqu’elle est arrivée. Elle m’a remercié, a regardé Maxime, maintenant endormi, la tête posée sur ses bras croisés et les cheveux en désordre, puis elle m’a regardé. Toujours ce trouble, cette envie de me plonger tout entier dans son regard, mais aussi cette peur… peur de se sentir attiré par quelqu’un après toi… ça fait trois ans déjà que tu es partie, et jamais depuis je n’avais été à ce point troublé par une femme. Oh, j’ai continué de baiser…oui, baiser, car ça se limitait à ça. Je vous épargnerait le cliché déjà usé du « ça ne vaut pas le coup de faire l’amour sans amour ». J’ai connu des femmes, beaucoup même, mais sans jamais les aimer, juste pour le sexe, pour me sentir moins seul. Je ne suis qu’un homme après tout. Une fois soulagé, j’avais envie de déguerpir, je me sentais si mal dans leurs bras. Le sexe, c’est pour tout le monde, mais la nuit est réservée aux amants. Mais aujourd’hui, dans ce train, puis ici, maintenant, dans cette cafet’, je ressens quelque chose qui m’était devenu totalement inconnu, quelque chose de plus beau, de plus fort que le simple désir.

            L’amour peut-être ? Je n’irais pas jusque là, car c’est toujours toi qui emplis mes pensées, mon cœur et mes feuilles de dessin… Mais aujourd’hui, cette femme a su m’émouvoir comme jamais aucune autre à part toi n’avait pu le faire.

            Elle est toujours debout, devant moi, les yeux fixés sur son fils endormi, silencieuse. Elle n’ose pas s’asseoir, n’a pas envie de partir. En tous cas, c’est comme ça que je le ressens. Je profite de ce que son attention soit portée sur son fils pour l’examiner d’un peu plus près. Elle a maintenant enlevé sa veste et porte une chemise noire qui laisse deviner la naissance de ses seins, une chaîne en or avec un C orne son cou. C… Comment peut-elle bien s’appeler ? Caroline, Christine, Clara, Clothilde, Claire… Je l’imagine assez bien en Claire. C’est doux et calme, Claire. Elle a de longs cheveux blonds, jusqu’au creux des reins. Des cheveux comme n’importe quelle jeune fille rêverait d’en posséder ; lisses et brillants. Son jeans lui colle à la peau. Elle est mince, de longues jambes fuselées…

            Je me décide enfin, à l’inviter à s’asseoir. Elle accepte. Ouf…Je lui propose un verre, mais elle n’a pas le temps de prendre la carte que déjà, le serveur s’avance vers elle.

            « Mademoiselle, le monsieur là-bas, dans le fond du bar, vous offre un verre. Que désirez-vous boire ? » Le ‘monsieur’ en question n’est autre que l’homme d’affaires hautain du train. Je le méprise, encore plus maintenant… Elle adresse un petit signe de main à l’homme pour le remercier

            « Vous lui direz que c’est très aimable à lui, mais que le jeune homme assis juste en face de moi vient déjà de me proposer un verre »

            Elle m’a souri. L’homme a eu l’air contrarié, quand le serveur a été lui dire qu’elle refusait, mais il a essayé de sauver la face en riant et en nous souriant gentiment…Elle a essayé d’étouffer un petit rire, en voyant son mécontentement, mais il était bien là. Et quel rire ! J’aime son rire. Il ne ressemble pas du tout au tien. Il est plus discret, plus aigu aussi… un vrai rire de princesse

            « Au fait, moi c’est Adam »

            « Enchantée, Adam… et encore merci de vous être occupé de Maxime » Elle a laissé passer quelques secondes de silences qui m’ont paru être une éternité

            « Moi, c’est Carla »

           

            Ainsi donc, C. signifie Carla. Ca ne lui va pas trop, c’est trop exotique, trop différent de ce qu’elle semble être. Moi, je la voyais bien en Claire… c’est plus chic, plus raffiné.

            On a parlé d’elle, de moi, de tout et de rien… Elle est prof de droit à Paris mais cherche un autre métier, un mi-temps, pour pouvoir consacrer plus de temps à son fils. Elle a 28 ans et est divorcée depuis à peu près 1 an. Maxime a 4 ans, son père refuse de le voir…

            « Mesdames et Messieurs, le train pour Paris, voie 2, repartira dans quelques minute. Encore une fois, nous nous excusons pour le désagrément que ce retard peut vous causer »

            Désagrément… ce n’est pas le mot que j’aurais utilisé. Au contraire, j’ai passé un moment exquis. C’est la première fois que je me dévoile à une femme depuis tout ce temps, la première fois que je parle de toi à quelqu’un. Je lui ai raconté notre rencontre, il y a 5 ans ; je n’avais que 14 ans, tu en avais 17. Je me souviendrais toujours de ce premier septembre, quand j’ai franchi pour la première fois la grille de ce lycée. Je n’ai vu que toi, dès la toute première seconde. Tu étais debout, appuyée contre le mur, avec ta mini-jupe d’écolière, ton pull Lévis et tes baskets ; tes longs cheveux blonds flottaient au gré du vent. Tu ressemblais à un ange… non, c’était plus que ça, un intermédiaire entre l’ange et la fée, la grâce de l’ange et la beauté de la fée. Tu m’as regardé, tu m’as sourie. Puis, Il est arrivé. Il t’a pris la main et t’a emmené, me laissant là à contempler le mur vide contre lequel tu te tenais quelques secondes plus tôt. Depuis ce jour, tu m’a attendu là chaque matin. Je passais la grille, on se souriait, puis tu repartais…Je mourrais d’envie de venir te parler, mais en même temps, tu me semblais tellement inaccessible ; trop vieille, trop belle pour moi.

            Finalement, c’est toi qui est venue me trouver. Je m’en souviens très bien. C’était le cinq février. Tu es venue t’asseoir face à moi à la cantine et tu m’a parlé comme si on se connaissait depuis des années. On ne s’est plus jamais quitté. Je lui ai raconté ça…

 

            Elle, par contre, elle est restée très discrète sur sa vie. Elle me laissait parler, murmurait de temps en temps que c’était très romantique, ou qu’on devait être tellement mignons tous les deux… mais de sa vie à elle, elle n’a presque rien dit, et je n’osais rien lui demander. Elle n’a pas posé de questions non plus… elle m’a laissé raconter ce que je voulais raconter, ce que je me sentais prêt à dire, mais ne m’a pas forcé la main. Je suis content qu’elle n’ait pas demandé comment tu es partie, car ça, je ne suis toujours pas prêt à en parler. Je ne veux pas lui en parler, pas tout de suite… pas tout de suite… Mais est-ce que je la reverrais encore, après aujourd’hui, après l’entrée en gare de Paris ? Je devrais peut-être lui demander son numéro ? Lui donner le mien ? Non, ce n’est pas le genre de femme à donner son numéro de portable à un inconnu. Et puis, elle pourrait croire que je veux coucher avec elle. Et je ne veux surtout pas qu’elle croie ça car justement, c’est la première fois que je vois autre chose que ça chez une femme depuis toi…

 

            J’étais encore plongé dans mes pensées, dans mes doutes et mes questions… et j’avais arrêté de parler sans même m’en rendre compte, quand le départ avait été annoncé.

            « Excusez-moi »

« Ce n’est rien. Vous aviez l’air perdu dans vos pensées… (…) Vous pensiez à elle ? »

            « Non, je pensais à vous… »

            C’était sorti tout seul, sans même que je m’en rende compte. Elle a rougi, moi aussi. Je lui ai proposé de porter Maxime jusqu’au train, pour ne pas qu’il se réveille. Il était si mignon que ça aurait été dommage de le réveiller.

            Elle a accepté et nous nous sommes levés. L’homme d’affaire nous a directement suivi. Je ne sais pas si c’est une coïncidence, ou si il avait encore les yeux rivés sur elle. Rien que d’imaginer qu’il l’a regardait, j’en avais des frissons. Ca te ferait sûrement rire, ça ; moi qui n’ai plus rien ressenti pour une femme depuis toi et nos baisers volés dans les couloirs du lycée, moi je rageais de jalousie rien que d’y penser, alors que ce n’était qu’une inconnue, une femme que je ne connaissais pas il y a encore quelques heures, une femme de neuf ans de plus que moi, et avec un enfant, qui plus est..

            Dehors, la pluie tombait à torrents. Maxime allait être trempé. Elle a posé son manteau sur lui, pour qu’il n’ai pas froid, m’a regardé et d’un bond, est partie en courant se mettre à l’abri de l’autre côté du quai. Je l’ai suivie du regard. C’est fou comme elle te ressemble. J’ai marché lentement, pour ne pas réveiller Maxime. J’évitais de la regarder, mais je sentais son regard sur moi. Ca me chauffais délicieusement le cœur mais plutôt crever que de lever la tête. Ca aurait gâché le moment. Je l’ai rejointe au moment où le train arrivait. Elle a repris sa veste. Son jeans trempé lui collait à la peau, laissant deviner ses cuisses fuselées. J’ai allongé Maxime sur la banquette d’à côté, et je me suis assis en face d’elle. Elle ne disait rien. Un peu nerveuse comme une débutante qui sait que son brushing est raté. Un peu nerveuse comme au seuil d’une histoire d’amour.

            Entre chien et loup, le train s’était apaisé et nous étions à présent seuls dans le wagon. Maintenant, c’est moi qui suis nerveux. Je n’ai pourtant rien à craindre pour mon brushing. Je regarde Maxime dormir.

            J’ai allumé une clope sans même m’en rendre compte. J’envoie la fumée loin devant moi, les yeux dans le vague. Je ne sais toujours pas quoi lui dire et pourtant, je voudrais lui parler de tellement de choses. La contradiction de l’esprit humain. Au plus profond de moi, j’espère que le train va tomber en panne et qu’on passera la nuit ici. Elle s’endormirait et moi je la regarderais dormir pendant des heures. J’imprimerais son visage dans ma tête et dans mon cœur, juste au cas où. Au cas où ces heures seraient déjà les dernières de notre histoire d’amour… J’aime bien regarder les gens. Surtout les femmes. Même la plus moche, il y a toujours quelque chose. Au moins l’envie d’être jolie. Elle est loin d’être moche. C’est la plus belle femme du monde avec ses yeux bleus de l’océan, son sourire ravageur et ses longs cheveux blonds. Elle n’a pas ton grain de beauté sur la joue, mais elle est belle…

« Ca t’arrive souvent de te plonger comme ça dans des rêveries interminables ? »

« Non, seulement quand je suis troublé et que je ne sais pas quoi dire de cohérent. Alors je préfère ne rien dire, et je m’envole. »

            « … »

« J’aurais pu te dire que tu as les plus beaux yeux que je n’ai jamais vu, mais j’avais peur de mettre totalement les pieds dans le plat. C’est marrant, j’ai l’impression de ressembler à un de ces personnages de romans à l’eau de rose. Il ne manquerait plus que la pancarte autour du cou ‘je veux de l’amour’ et quelques larmes pour agrémenter le tout. Tu imagines le tableau »

Son éclat de rire m’a redonné un peu confiance en moi. Tout à coup, je sentais mon cœur prêt à exploser. Mon cœur, ce grand sac vide. Le sac, il est costaud, il pourrait contenir un souk pas possible et pourtant, jusqu’à aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il n’y avait rien dedans. Le contrôleur est venu nous annoncer que nous serions à Paris dans quelques minutes. J’aurais pu rester assis là près d’elle jusqu’à la fin de mes jours. Elle m’a regardé, et j’ai cru lire dans ses yeux la même tristesse que celle qui se reflétait depuis mon cœur dans les miens. Je mourrais d’envie de l’embrasser, mais non. C’était encore trop tôt. Pour moi surtout. Pour elle aussi, je présume

Le train s’est arrêté. Un dernier regard, et elle est partie. Moi aussi. Je ne me suis pas retourné, je ne voulais pas qu’elle voit ma triste mine. Je préférais lui laisser mon sourire. J’ai son numéro dans la main. Je le serre très fort, pour éviter qu’il ne s’envole, et je la regarde s’éloigner, le sourire aux lèvres.

Bubblegum

Ecrit par BubbleGum, à 11:26 dans la rubrique "Comme un roman - 1" - Mise à jour : Vendredi 13 Août 2004, 15:09.

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